Ravageurs venus du Sud : le climat leur ouvre la porte, nos jardins leur offrent le gîte

Ravageurs venus du Sud : le climat leur ouvre la porte, nos jardins leur offrent le gîte

20 octobre 2026 8 min de lecture
Processionnaire du pin, punaise verte, mouche méditerranéenne des fruits, Xylella : des organismes longtemps cantonnés aux régions chaudes s'installent plus au nord. Le front de la processionnaire avance de 5,5 km par an depuis le début des années 2000, selon les travaux de l'INRAE. Mais ces espèces progressent moins vite que le climat : leurs grands sauts passent par nos plantes et nos abris. Ce que disent les données, et comment s'en protéger sans tout traiter.
Ravageurs venus du Sud : le climat leur ouvre la porte, nos jardins leur offrent le gîte

La chenille processionnaire du pin a progressé de plus de 120 km vers le nord entre 1972 et 2017, et son front avance deux fois plus vite depuis le début des années 2000, selon les travaux de l'INRAE repris par l'Encyclopédie de l'environnement. La punaise verte, originaire d'Afrique, s'observe en Alsace depuis 2012. La bactérie Xylella fastidiosa, détectée en Corse et dans les Alpes-Maritimes en 2015, a gagné l'Aude en 2020 puis cinq autres départements d'Occitanie. Ces organismes longtemps cantonnés aux régions chaudes ont un point commun que l'on souligne rarement : le climat leur ouvre la porte, mais ce sont souvent nos jardins qui leur offrent le transport et le gîte. C'est précisément là que le jardinier garde la main.

Une précaution s'impose avant d'entrer dans le détail. Les données réunies ici ne sont pas de même nature : relevés de terrain français pour la processionnaire et Xylella, observations naturalistes locales pour la punaise verte, étude japonaise pour le lien entre cette punaise et la température, modélisation européenne pour la mouche méditerranéenne des fruits. Il n'existe pas, à ce jour, d'inventaire national qui mesure espèce par espèce la remontée des ravageurs vers le nord dans les jardins français. Chaque chiffre vaut donc pour ce qu'il mesure, et pas au-delà.

La processionnaire du pin, cas d'école d'une remontée mesurée

C'est l'espèce la mieux documentée. Ses chenilles ne s'alimentent la nuit que si l'air dépasse 0 °C, et ne sortent du nid que si celui-ci atteint 9 °C dans la journée. Ces seuils, établis par l'unité de zoologie forestière de l'INRA d'Orléans, expliquent pourquoi les hivers plus doux lui ont ouvert le nord. Dans le Bassin parisien, l'hiver s'est réchauffé de 1,1 °C en moyenne ; la barrière climatique du sud du bassin a sauté en 1996, et l'ensemble du bassin est devenu favorable au début des années 2000. Le front a progressé en moyenne de 2,6 km par an de 1972 à 2017, puis de 5,5 km par an depuis le début des années 2000. Les premières colonies ont été découvertes dans Paris intra-muros en 2015.

Un détail change tout pour le jardinier : une dizaine de colonies isolées ont été repérées loin en avant du front, en Alsace, dans l'Aisne, à Nanterre ou près de Disneyland. Les femelles volent peu, rappelle l'INRAE dans une publication d'août 2025, si bien que l'aire de l'insecte progresse moins vite que le climat. Ces sauts de plusieurs dizaines de kilomètres tiennent aux introductions accidentelles liées à l'homme, que l'INRAE appelle à limiter. Les pins d'ornement, très plantés en ville, sont d'ailleurs les hôtes préférés de l'espèce. Depuis le décret du 25 avril 2022, les processionnaires figurent parmi les espèces nuisibles à la santé humaine encadrées par le code de la santé publique.

La punaise verte, une gourmande du potager qui craint les hivers froids

La punaise verte (Nezara viridula) pique tomates, aubergines, poivrons, haricots et concombres. Sur les tomates, elle laisse de petites ponctuations sur les fruits jeunes, puis des zones blanches et spongieuses sur les fruits mûrs, détaille la fiche d'Ephytia (INRAE). Le Jardin botanique de l'université de Strasbourg a signalé sa présence en Alsace en 2012, sur roquette, pommes de terre et plantes médicinales.

Le lien avec la température est établi par une étude japonaise publiée en 2009 dans Entomologia Experimentalis et Applicata : entre le début des années 1960 et 2006-2007, la limite nord de l'espèce au Japon a remonté de 85 km, soit 19 km par décennie. L'insecte se cantonnait aux zones où la moyenne de janvier dépasse 5 °C et où le minimum annuel ne descend pas sous -3 °C. Ces seuils ont été mesurés au Japon, pas en France ; ils indiquent néanmoins que chaque hiver doux joue en sa faveur. Le développement de l'insecte s'accélère aussi avec la chaleur : 58 jours à 20 °C contre 23 jours à 30 °C, selon le bulletin Santé des jardins du Centre-Val de Loire. L'adulte passe l'hiver dans la litière, sous les écorces ou dans les abris, tunnels et serres compris.

La mouche méditerranéenne des fruits gagne du terrain sur la carte

La cératite (Ceratitis capitata) pond dans les pêches, abricots, prunes, poires et pommes, où ses larves creusent des galeries. La DRIAAF Île-de-France signalait dès 2016 sa présence dans la région, au-delà des régions du sud. Une étude publiée en 2024 dans Scientific Reports, qui modélise la compatibilité du climat européen avec l'espèce de 1970 à 2019, conclut que les zones favorables se sont étendues vers le nord, en Espagne, en France et en Italie, sous l'effet d'hivers moins rigoureux. Les auteurs jugent sa persistance dans le Bassin parisien de plus en plus probable. Ils relèvent aussi qu'en région viennoise, la mouche passe l'hiver dans des abris construits par l'homme, mais pas en plein champ.

Xylella fastidiosa, la maladie qui vise les arbustes du Sud

Côté maladies, la plus surveillée est une bactérie classée organisme de quarantaine prioritaire dans l'Union européenne. En 2019, le bilan sanitaire du ministère de l'Agriculture la décrivait présente sur toute la Corse et en foyers dans 24 communes du Var et des Alpes-Maritimes. Les plantes les plus touchées étaient des arbustes de jardin méditerranéen : polygale à feuilles de myrte, genêt d'Espagne, lavande, immortelle. En Occitanie, la DRAAF a recensé la première détection en septembre 2020 dans l'Aude. Fin 2023, six départements étaient concernés, 518 échantillons positifs avaient été relevés depuis 2020, dont 295 sur genêt d'Espagne, et 40 genres ou espèces végétales avaient été trouvés infectés. La bactérie se transmet par des insectes piqueurs comme le cercope des prés, le petit insecte qui produit la « mousse » des tiges au printemps.

Se protéger sans tout traiter : agir sur ce que le jardin fournit

Puisque ces organismes voyagent avec les plantes et s'abritent dans nos installations, les leviers les plus efficaces se situent avant le traitement.

  • À l'achat : inspecter les végétaux avant de les planter, et ne pas rapporter de vacances des plantes hôtes de Xylella (polygale, lavande, genêt, olivier) achetées ou prélevées dans le Sud, où des zones délimitées font l'objet de mesures de lutte.

  • Pour la processionnaire, le calendrier de la FREDON Auvergne-Rhône-Alpes est clair : traitement au Bacillus thuringiensis en septembre-octobre sur les jeunes chenilles, échenillage des nids en février-mars avec une protection complète, écopiège autour du tronc au printemps lors de la descente des chenilles, et nichoirs à mésanges toute l'année. Pour les gestes détaillés, voir notre guide pour se débarrasser des chenilles processionnaires.

  • Contre la punaise verte, il n'existe pas de traitement chimique curatif spécifique selon le bulletin du Centre-Val de Loire. Les leviers sont le filet anti-insectes sur les ouvertures des tunnels, le nettoyage des serres et des débris de culture en fin de saison, et l'inspection du revers des feuilles, où les œufs sont pondus en plaques.

  • Contre la cératite, la chambre d'agriculture de PACA recommande dans son bulletin de santé du végétal de détruire les fruits tombés, de ne pas laisser les fruits surmûrir sur l'arbre et de poser des filets là où c'est possible.

En cas de doute sur une identification, la FREDON de sa région ou la DRAAF reste l'interlocuteur à contacter, en particulier pour Xylella, dont tout soupçon doit être signalé.

Ce qu'il faut retenir

  • Le réchauffement des hivers est le moteur documenté de la remontée de la processionnaire du pin, de la punaise verte et de la mouche méditerranéenne des fruits : ce sont les froids qui les arrêtaient.

  • Ces organismes avancent pourtant moins vite que le climat. Les sauts spectaculaires passent par le transport de végétaux et par les abris que leur offrent jardins, serres et tunnels.

  • Le jardinier agit donc d'abord sur ses achats, ses abris d'hiver, ses fruits tombés et son calendrier d'observation, avant tout traitement.

  • Angle mort : aucun suivi national ne mesure aujourd'hui l'arrivée de ces espèces dans les jardins particuliers du nord de la France. Les observations des jardiniers, transmises aux FREDON, restent l'une des rares sources de terrain.

Sources

  • Encyclopédie de l'environnement, « The pine processionary, a model for the effects of global warming », d'après les travaux de l'INRA (Roques, Rousselet, Robinet), front d'expansion cartographié de 1972 à 2017 en France, mise à jour mars 2019. Lien

  • INRAE, « Changement climatique : de nouvelles perspectives dans la dynamique d'expansion de la chenille processionnaire du pin », août 2025, d'après Rossi et al., Science of The Total Environment, 2025, modélisation de répartition à l'échelle européenne. Lien

  • ARS et FREDON Grand Est, comité technique du plan régional contre les espèces nuisibles à la santé humaine, octobre 2025 (décret n° 2022-686 du 25 avril 2022). Lien

  • FREDON Auvergne-Rhône-Alpes, fiche « Processionnaire du pin : moyens de lutte ». Lien

  • Tougou, Musolin et Fujisaki, « Some like it hot! Rapid climate change promotes changes in distribution ranges of Nezara viridula and Nezara antennata in Japan », Entomologia Experimentalis et Applicata, 130, 2009, relevés au Japon des années 1960 à 2006-2007. Lien

  • Jardin botanique de l'université de Strasbourg, H. Callot, « Alerte aux punaises », observations en Alsace, novembre 2013. Lien

  • Santé des jardins et espaces végétalisés, région Centre-Val de Loire, bulletin n° 6, « La punaise verte du soja », octobre 2020. Lien

  • Ephytia, INRAE, fiche « Punaises de la tomate ». Lien

  • Szyniszewska et al., « Evidence that recent climatic changes have expanded the potential geographical range of the Mediterranean fruit fly », Scientific Reports, 14, 2515, 2024, modèle CLIMEX sur données climatiques 1970-2019. Lien

  • DRIAAF Île-de-France, lettre n° 77, fiche « Mouches des fruits », mai 2016. Lien

  • Chambre régionale d'agriculture PACA, bulletin de santé du végétal arboriculture n° 25, octobre 2021. Lien

  • Ministère de l'Agriculture (DGAL) et Anses, « Surveillance en santé des végétaux, bilan sanitaire 2019 », section Xylella fastidiosa, publié en avril 2021. Lien

  • DRAAF Occitanie, présentation au CROPSAV du 30 novembre 2023 sur Xylella fastidiosa, données arrêtées au 22 novembre 2023. Lien