Strasbourg a désormais le climat que Lyon connaissait dans les années 1970, et Lille celui de l'ancien Rennes : c'est la comparaison retenue par Météo-France lors de la publication de ses nouvelles normales en 2022. Selon son bilan climatique 2025, la France a compté moins d'un jour de vague de froid par an sur 2016-2025, contre six par an sur 1961-1990. Dans le même temps, des champs de lavande sont apparus en Centre-Val de Loire et l'olivier est devenu une culture de production en Nouvelle-Aquitaine, hors de sa zone traditionnelle. La tentation est grande d'en conclure que le Sud s'installe au nord. Les données racontent une histoire plus fine : le froid recule bien, mais pour la lavande, le romarin, le thym et l'olivier, c'est de plus en plus la pluie d'hiver, et non le gel, qui décide de la réussite au jardin.
Une précision s'impose sur la portée des chiffres qui suivent. Les surfaces agricoles de lavande et d'olivier mesurent des choix de producteurs, guidés par les prix autant que par le climat. Les notes de rusticité citées sont celles de la Royal Horticultural Society, établies pour le Royaume-Uni à partir de la température minimale supportée : elles donnent un ordre de grandeur, pas une garantie pour un jardin donné.
Des hivers plus doux, mais pas encore sans gel
Le réchauffement est net. Météo-France chiffre la hausse de la température moyenne en France à 1,7 °C depuis 1900, et 2025 se classe au quatrième rang des années les plus chaudes, derrière 2022, 2023 et 2020. L'hiver 2025 est le sixième consécutif plus doux que la normale. À Lille, les projections de Météo-France reprises par la préfecture des Hauts-de-France font passer le nombre moyen de jours de gel de 36 par an (référence 1976-2005) à 19 vers le milieu du siècle.
Moins de gel ne veut pas dire plus de gel du tout. La dernière grande vague de froid date de février 2012 : du 1er au 13 février, les minimales ont atteint chaque jour -10 à -14 °C dans plusieurs régions, localement -16 voire -18 °C. Météo-France rapporte qu'un épisode aussi froid a près de 9 chances sur 10 de ne pas se reproduire d'ici 2100. Il reste donc environ une chance sur dix qu'il se reproduise. Et même divisé par deux, le gel ne disparaît pas : une vingtaine de jours par an à Lille au milieu du siècle, selon les projections citées plus haut.
Ce que chaque plante supporte vraiment
Les quatre plantes emblématiques du jardin du Sud n'ont pas la même résistance au froid. La lavande vraie (Lavandula angustifolia) est classée H5 par la RHS, soit une résistance à des minimales de -10 à -15 °C. Le thym est dans la même classe. L'olivier et le romarin sont classés H4, soit -5 à -10 °C.
Cette échelle remet les choses à leur place. La lavande vraie et le thym ne sont pas des nouveaux venus fragiles au nord de la Loire : ils y résistent au froid depuis longtemps. L'olivier et le romarin, en revanche, restent exposés à un hiver comme celui de 2012, surtout jeunes, en pot ou sur un sol gorgé d'eau. Les lavandes dites papillon ou « françaises » (L. stoechas et apparentées) sont, selon la RHS, moins rustiques que la lavande vraie.
Le vrai verrou au nord : l'eau en hiver
Le guide de culture de la RHS est sans ambiguïté : la lavande ne prospère pas dans une argile lourde ni dans un sol qui reste détrempé, et des racines dans un substrat humide la rendent plus sensible à la pourriture racinaire. Les fiches de l'olivier et du romarin demandent un sol bien drainé, pauvre de préférence pour le romarin. C'est là que le climat du Nord résiste le mieux au changement : les mêmes projections pour les Hauts-de-France prévoient une hausse d'environ 20 % des précipitations hivernales en fin de siècle, avec une marge d'incertitude importante.
Des hivers plus doux mais plus humides ne jouent donc pas forcément en faveur de ces plantes. Pour une lavande vraie classée jusqu'à -15 °C, une nuit sèche à -8 °C pose moins de problème que plusieurs semaines de sol détrempé, qui favorisent la pourriture des racines. Dans un jardin du Nord, la question à se poser avant de planter n'est plus seulement « quelle température minimale ? », mais aussi « où va l'eau en janvier ? ».
Lavande et olivier, des cartes de culture qui bougent
Côté agricole, le déplacement est mesurable. D'après FranceAgriMer, les surfaces de lavande et de lavandin déclarées en Centre-Val de Loire sont passées de zéro en 2015 à 1 502 hectares en 2023, avec de premières parcelles en 2017. L'Occitanie est passée de 331 à 1 199 hectares, et les zones d'Auvergne-Rhône-Alpes hors berceau traditionnel de 47 à 991 hectares. FranceAgriMer relie cette extension à la demande en huiles essentielles, qui a rendu la culture rentable, et à la recherche de diversification des exploitations. Le climat rend ces plantations possibles ; le marché les a déclenchées.
Pour l'olivier, la fiche filière 2025 de FranceAgriMer décrit une zone traditionnelle de quatre régions et treize départements, pour environ 55 000 hectares et 5 millions d'arbres, et signale que la Nouvelle-Aquitaine est devenue une nouvelle zone de production depuis quelques années. La progression vers le nord reste celle de pionniers, pas encore celle d'une filière.
Le jardin avance plus vite que la nature
Un dernier chiffre éclaire ce mouvement. Une étude publiée dans Nature en 2011 par des chercheurs d'AgroParisTech, de l'Inra et du CNRS a comparé l'évolution du climat et celle de la flore des forêts françaises de 1965 à 2008. En plaine, la température a augmenté d'environ 1,1 °C, mais la composition des communautés végétales n'a évolué que de l'équivalent de 0,02 °C. Le retard de la flore sur le climat y est plus de trois fois plus important qu'en montagne.
Les plantes sauvages de plaine ne remontent donc presque pas vers le nord d'elles-mêmes. Si la lavande ou l'olivier progressent, c'est parce que des jardiniers et des agriculteurs les plantent. Cela donne au jardin un rôle d'éclaireur, et une responsabilité : choisir ses plantes en fonction du sol et de l'exposition, pas de l'image du Sud. Les plantes qui se passent d'arrosage l'été ne sont pas toutes faites pour un hiver humide, et la douceur qui accueille ces espèces accueille aussi les ravageurs venus du Sud.
Planter méditerranéen au nord : les gestes qui comptent
Drainer avant tout. Sur sol lourd, la RHS conseille de planter la lavande sur une butte de 20 à 30 cm ou en bac surélevé. Le même principe vaut pour le romarin et le thym.
Planter au printemps. La RHS déconseille la plantation de lavande en hiver : les jeunes plants risquent de pourrir dans un sol froid et détrempé.
Choisir l'espèce selon la rusticité. Lavande vraie et thym (H5) en pleine terre ; romarin et olivier (H4) contre un mur orienté au sud ou à l'ouest, à l'abri, comme le recommandent leurs fiches.
Garder les pots au sec. Pour la lavande en pot, la RHS conseille de maintenir le substrat assez sec en hiver, par exemple au pied d'un mur abrité de la pluie. La précaution vaut pour l'olivier et le romarin cultivés en bac.
Prévoir l'hiver rare. Un épisode comme février 2012 reste possible. Pour les plantes classées H4, garder un voile d'hivernage à portée de main dès que les prévisions descendent vers -5 °C, seuil haut de leur plage de résistance.
Ce qu'il faut retenir
Le froid recule en France de façon mesurée et documentée, et les plantes du Sud gagnent du terrain dans les jardins et les champs du Nord. Mais la lavande vraie et le thym y résistaient déjà au gel ; c'est l'olivier et le romarin qui profitent le plus des hivers adoucis, et ils restent vulnérables à un hiver rigoureux. Au nord de la Loire, le facteur décisif est désormais le drainage, d'autant que les hivers pourraient devenir plus pluvieux. Il manque enfin une donnée : aucun suivi national ne mesure la présence de ces plantes dans les jardins privés. La carte du jardin méditerranéen au nord reste à dresser.
Sources
Météo-France, De nouvelles normales pour qualifier le climat en France, 27 juin 2022 : normales 1991-2020 comparées aux normales 1961-1990, hausse de 1,7 °C depuis 1900.
Météo-France, Bilan climatique 2025 : France hexagonale, comparaison des vagues de froid 2016-2025 et 1961-1990.
Météo-France, Février 2012, une vague de froid exceptionnelle en France.
Météo-France, Les vagues de froid les plus extrêmes amenées à disparaître, 12 février 2025 : étude d'attribution publiée dans le Bulletin of the American Meteorological Society.
Préfecture de la région Hauts-de-France, dossier de presse du 23 septembre 2025 : projections Météo-France (TRACC, Climadiag Commune) pour Lille et la région.
FranceAgriMer, Huiles essentielles de lavande et lavandin en 2023, janvier 2025 : surfaces déclarées à la PAC par zone de production, 2015 à 2023.
FranceAgriMer, Fiche filière oléiculture 2025.
Bertrand R. et al., Changes in plant community composition lag behind climate warming in lowland forests, Nature, 2011 : forêts françaises, relevés floristiques de 1965 à 2008.
Royal Horticultural Society, échelle de rusticité RHS et guide de culture de la lavande : notes établies pour le Royaume-Uni.